Bukavu : le mois vert de la Coopération suisse, un feu de paille ? (Enquête et reportage)

Mars 2026 était un mois rythmé par les activités d’assainissement et de verdissement de la ville de Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo. Une ville d’environ deux millions d’habitants et qui produit plus de 400 tonnes de déchets solides par jour. Autorités, société civile, médias, chercheurs… bref, toutes les couches sociales étaient mobilisées. Des arbres ont été plantés, des fleurs et de la pelouse mises en terre, des déchets plastiques ramassés : c’était une grande mobilisation. Près de six mois plus tard, la ville est revenue à la case départ. Les arbres n’ont pas survécu et les déchets cohabitent toujours avec les habitants. Le Mois vert aurait été un mirage malgré les assurances des autorités. Pour la Coopération suisse, initiatrice de cette campagne, les résultats attendus ont pourtant été atteints. L’intervieuw exclusive et complete avec la coopération suisse est à lire en anglais ici et en français .

Mois vert : un mauvais remède pour une maladie connue

De mars à août 2026, presque six mois après les activités du mois vert, Bukavu est redevenue sale comme d’habitude et le verdissement tant attendue n’est pas visible.

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Malgré les initiatives des uns et des autres, les activités du Mois vert ont été pour certains habitants « un bon remède pour une mauvaise maladie », un vrai hors-sujet. Une affirmation que la Coopération Suisse réfute.

Pour elle, malgré « la courte durée de l’initiative (un mois), les résultats attendus ont été atteints de manière satisfaisante pour l’ensemble des parties prenantes », rassure André Daniel Müller, chef adjoint de coopération au Bureau de la Coopération suisse en RD Congo dans une exclusive accordée au groupe de presse Debout et Mkulima.

Des arbres invisibles sur les sites

Site ELAKAT, la parcelle a remplacé les arbres Photo de deboutrdc.info et mkulima.net

Malgré les assurances de la Coopération suisse, les résultats restent mitigés. En plus des activités de gestion des déchets, des arbres ont été plantés sur certains sites. Sur place, plusieurs arbres n’existent presque plus ; d’autres, par manque d’arrosage, se sont asséchés.

« Chacun a planté des arbres selon sa méthode et les espèces juste pour rendre jolie l’initiative. On a planté sur des sites à problèmes sans une étude préalable. La Coopération suisse devrait investir dans une pépinière communautaire qui va produire des plantules régulièrement », conseille Fiacre Kalugusha, militant au sein du mouvement citoyen Lutte pour le changement (LUCHA).

Sur le flanc Elakat et le site du lycée Wima dit « Yesu Yesu », les arbres ont disparu.

« Ici, c’est sur la route numéro 29B, sur le flanc Elakat non loin du poste-frontière Ruzizi II. Des maisons ont remplacé des plantules, malheureusement sur un site accidenté. Chacun veut avoir un chez-soi sans penser aux conséquences », regrette M. Aganze, habitant du quartier Panzi dans la commune d’Ibanda.

La Coopération Suisse reconnaît que les activités post-plantation n’ont pas été au rendez-vous.

« Malgré les engagements pris par les autorités locales, la protection des arbres contre les dégradations ainsi que l’arrosage régulier des plantules et des arbres ornementaux n’ont pas toujours été assurés de manière effective par les responsables des autorités locales », reconnaît André Daniel.

 Les conséquences de cet abandon sont visibles à la place de la paix, à la commune de Bagira, sur le tronçon routier CADECO-Radio Maendeleo, la pelouse et les fleurs ont séché,  les arbres sont en stress hydrique, seules les pancartes métalliques résistent à l’abandon et à la chaleur de la saison sèche et les œuvres d’arts faites à base de déchets restent visibles à la place Mulamba et à la trente troisième région militaire en commune d’Ibanda.

Gestion des déchets : retour à la case départ

Caniveau rempli de dechets plastique à Luziba Photo crédit

Durant cette saison sèche, la situation semble normale pour un visiteur pressé. Pas d’inondation vers l’estuaire de la rivière Kawa, le canal Kawa depuis Kadutu est calme même s’il sent mauvais. Du côté de l’ISGEA, des bouteilles sont charriées de Mukukwe vers Luziba, dans la vallée en bas du cimetière de la Ruzizi et du camp militaire Saïo. « Une vraie catastrophe », se plaint un habitant rencontré sur l’avenue ISGEA, à l’endroit où le ruisseau Luziba traverse la route qui mène vers le camp Saïo.

Certains riverains de la rivière Kawa et du lac Kivu, vers le port de la SNCC, constatent que des jeunes passent des journées à ramasser des bouteilles en plastique, mais après quelques minutes, c’est le retour à la case départ.

« La plupart de ces bouteilles plastiques et autres immondices proviennent de plusieurs endroits que traverse la rivière Kawa, de Nyamiera à Kabare en passant par Nyamugo et l’avenue Industrielle dans la ville de Bukavu, avant de se jeter dans le lac traversant la place de l’Indépendance », explique Léonard Bagalwa, la soixantaine, habitant sur l’avenue de la Poste II au bord du lac Kivu. Il prévient que si rien n’est fait, Bukavu va encore être inondée et toutes ces immondices vont se retrouver dans le lac Kivu.

Oeuvre d’art faite à base des dechets plastics Photo crédit

« Il y a quelques mois, j’ai aperçu un groupe de jeunes, apparemment membres de quelques associations, en train de ramasser les bouteilles en plastique qui flottaient sur le lac Kivu. À l’époque comme actuellement, il y a des gens qui ramassent des bouteilles en plastique pour aller les réutiliser », ajoute un autre riverain.

Le même problème est reconnu par les chercheurs et scientifiques qui ont activement pris part aux activités du mois vert.

« Il s’observe des tas d’immondices déposés çà et là, des caniveaux bouchés, des bouteilles plastiques jetées partout, des constructions sur des sites inappropriés, des érosions, l’envahissement du littoral du lac Kivu par des maisons… Bref : la ville est très insalubre et son environnement ne cesse de se dégrader », regrette Pascal Masilya, professeur d’université et expert en environnement, dressant un état des lieux de l’assainissement de la ville.

Plusieurs acteurs sociaux reconnaissent que la Coopération suisse a fait sa part et qu’il revient à la communauté de prendre le relais. Toutefois, certains accusent la DDC d’avoir allumé un feu puis d’avoir cessé d’y apporter du bois.

« Les autorités pensaient que ces activités seraient durables, les organisations locales espéraient avoir des financements, les jeunes entrepreneurs espéraient recevoir des petits fonds pour la valorisation des déchets, mais ils ont déchanté », regrette un acteur de la société civile qui a suivi le Mois vert de près.

D’autres acteurs accusent la DDC d’avoir choisi de travailler avec ses partenaires traditionnels dont la majorité n’a pas une grande expérience dans le domaine de l’assainissement.

« La preuve est qu’avant le Mois vert égale après le Mois vert », déplore Fiacre Kalugusha, militant de la LUCHA.

Pour la Coopération suisse, cette dynamique a pourtant conduit à la création d’une plateforme d’acteurs du secteur et à l’émergence d’une nouvelle synergie entre les évacuateurs de déchets. Elle regrette de constater que quelques mois plus tard, une décision de l’autorité municipale accordant à une seule entreprise le monopole de la collecte des déchets sur l’ensemble de la ville a remis en question cette dynamique.

Le maire de la ville de Bukavu reconnaît que plusieurs recommandations ont été formulées.            

« Des recommandations ont été faites. Malheureusement, à ce stade, il n’y a pas d’actions concrètes issues de ces recommandations. Moi-même j’ai parlé du besoin de créer une économie circulaire, de soutenir des organisations par des prêts, des dons, des allocations et des subventions afin de permettre qu’une économie se fasse dans le recyclage, l’évacuation et le traitement des déchets. Nous n’en sommes pas encore là, mais je crois que ce n’est qu’un début, un processus », rassure le maire de la ville, Nicolas Kyalangalilwa.

Le coût de l’inaction

Les problèmes environnementaux non résolus ont un impact grave non seulement sur la qualité de vie des habitants, mais aussi sur la santé publique à Bukavu. Deogratias Cubaka, responsable de l’organisation TERRANOVA, alerte sur le coût de l’inaction et plaide pour une mobilisation citoyenne afin de faire de Bukavu une ville verte :

« Pour la population, c’est une question de comprendre que l’inaction pèse beaucoup et que chacun a un rôle à jouer dans la protection de l’environnement, en adoptant des gestes écologiques ».

« Apparemment, notre population n’a pas encore bien compris les bienfaits de vivre dans un environnement sain. Cependant, nous espérons qu’avec la poursuite de la sensibilisation et de l’éducation mésologique, il y aura des changements », conseille Madeleine Bwenge, responsable de l’organisation Action pour l’Éducation Environnementale, Genre et Développement Durable au Kivu.

« Une ville sans assainissement et sans plan de gestion des déchets, où tous les déchets sont déversés dans le lac, expose ses citoyens à de graves risques sanitaires et à la propagation de maladies et d’épidémies », rappelle pour sa part André Daniel.

L’unité dans l’adversité

Selon l’esprit de la Coopération suisse, le Mois vert était une initiative de sensibilisation visant à informer l’ensemble des couches de la population sur les effets de la pollution et à encourager une réflexion collective sur les pistes de solutions. Les activités ont montré que si les différents acteurs se mettent ensemble, des solutions peuvent émerger.

« Je pense que cette appropriation n’a été qu’éphémère, mais cela reste possible si l’autorité met en place des mesures coercitives pour que la population fasse des recommandations de cette campagne sa priorité », déplore le professeur Masilya, faisant allusion à la faible appropriation communautaire.

Et d’ajouter :

« Que la population sache qu’elle est la première autrice de l’insalubrité de la ville et également la première victime de cette situation. Elle doit donc se mettre à assainir la ville sans attendre l’obligation de qui que ce soit. À l’autorité, je rappelle qu’elle doit faire de la lutte contre l’insalubrité son cheval de bataille et user de tous les moyens dont elle dispose pour amener la population et les partenaires à rendre la ville propre ».

Mois vert : tout n’a pas été noir

Plantation d’arbres par une équipe impliquée dans le mois vert

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Cette campagne a laissé une empreinte et a fait prendre conscience à une bonne partie de la population, principalement les jeunes en âge scolaire, de la situation d’insalubrité de Bukavu.

« Cette campagne a permis quelques avancées comme le reboisement de certains sites à risque d’érosion (Elakat, versant de l’Institut de Bagira…), la végétalisation de certains axes routiers, le ramassage des bouteilles… Toutefois, en l’absence de suivi et de mise en application des recommandations remises à l’autorité provinciale, il est clair que la situation continuera à s’aggraver et que les quelques efforts fournis ne seront qu’obscurcis », reconnaît Masilya.

« Je dois reconnaître le travail qu’a fait le Mois vert. Ce mois nous a aidés en termes d’éducation, qui est un travail continu. C’est difficile de croire qu’un mois suffirait pour éduquer et changer les mentalités, mais c’est déjà un début », renchérit le maire Nicolas Kyalangalilwa.

Après le Mois vert, plusieurs initiatives de valorisation ou de recyclage de déchets se développent. La foire des idées innovantes a ouvert les yeux à plusieurs jeunes.

« La campagne Mois vert fut l’une des initiatives réalisées en faveur du maintien de l’équilibre environnemental de Bukavu. Tout le monde devrait saisir cette opportunité pour poursuivre la bonne pratique des éco-gestes. La population devra désormais se préoccuper de la préservation de son environnement au lieu de rester passive », conseille Madeleine Bwenge.

Pour la Coopération suisse, le Mois vert a été un succès en termes de sensibilisation.

« Le Mois vert était avant tout une initiative ponctuelle de sensibilisation et de mobilisation, et non une formule magique pour résoudre tous les problèmes du jour au lendemain », rappelle André Daniel. L’enjeu actuel consiste à capitaliser sur cette dynamique par un suivi coordonné entre autorités, chercheurs et société civile.

Le rôle du média sous le feu des critiques

Emission publique au stadium Mzee Laurent Désiré Kabila de Buholo 4 Photo de Justin Murhula

Durant le Mois vert, la composante média a joué un rôle important dans la sensibilisation. Articles, émissions publiques, vidéos et infographies ont été largement diffusés.

« Les médias ont joué un rôle très capital. Aujourd’hui, presque six mois plus tard, plusieurs messages continuent d’être rediffusés grâce aux programmes radio développés. D’autres médias ont même créé des émissions dédiées à l’environnement », se réjouit Deogratias Cubaka.

Cependant, l’attention médiatique s’est rapidement déplacée vers d’autres urgences.

Pour Fiacre Kalugusha,

pratique, la seule chose qui a marché, c’était la communication, qui a été plus de la propagande qu’une information réelle ».

Que faire ?

Face au défi de l’insalubrité devenue systémique, des experts recommandent d’intégrer l’éducation environnementale dès le bas âge.

« L’éducation environnementale doit commencer à l’école primaire pour apprendre le tri dès le plus jeune âge. Les autorités doivent installer des décharges par quartier. On doit comprendre que ces activités servent à sauver l’espèce humaine, pas à remplir des conférences sans résultats probants », prévient Fiacre Kalugusha.

L’État est également appelé à garantir le droit à un environnement sain, inscrit à l’article 53 de la Constitution. Le professeur Masilya rappelle qu’après la campagne, « beaucoup reste à faire ».

De son côté, la mairie affirme réorganiser la collecte :

« Nous avons donné un nouveau rythme et une nouvelle approche à l’assainissement. Le site d’Elakat n’est plus un dépotoir et nous réorganisons l’évacuation selon un horaire précis que la population doit respecter », soutient le maire Nicolas Kyalangalilwa.

Des innovations pour la durabilité

Pour pérenniser la gestion des déchets, des acteurs privés et civils proposent des modèles économiques incitatifs.

« Il faut un modèle financier où les contributions produisent de la valeur et motivent les ménages à trier », préconise Fiacre Kalugusha. C’est dans cette optique que la start-up Young Web Africa a conçu l’application BukavuGreen. « Elle permet aux habitants de collecter leurs déchets et de recevoir des points convertibles en recharge Cash Power, en mégas ou en denrées alimentaires », explique son directeur, Trésor Mushagalusa.

De son côté, l’agence EKAGRI propose une approche axée sur les résultats.

« Notre cabinet a mis en place un modèle de gestion basé sur les résultats. Si un responsable de home d’étudiants ou un quartier gère correctement son dispositif de tri, il reçoit une récompense financière ou matérielle à la fin du mois », précise Emmanuel Kitumaini, expert chez EKAGRI.

La Coopération Suisse a fait sa part

Photo de cloture du mois vert Photo de l’UEA

Les lampions du Mois vert se sont éteints lors de la cérémonie de clôture au Collège Alfajiri. Thomas Jenatsch, directeur de la DDC, y avait dressé un bilan positif, rappelant la plantation de plus de 20 000 arbres sur des sites stratégiques comme le Lycée Wima, Elakat et Bagira. « Nous avons fait notre part », avait-il conclu. Plus de six mois plus tard, en l’absence de mécanisme de suivi formel des recommandations, Bukavu contemple le Mois vert « comme un mirage éphémère, un feu de paille qui brule haut avant de s’éteindre quelques secondes après », regrette un habitant rencontré à la commune de Bagira.

L’intervieuw exclusive et complete avec la coopération suisse est à lire en anglais ici et en français .

De deboutrdc.info et mkulima.net

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